Anatomie

Elliott Erwitt

Le corps humain est étrange, imparfait et imprévisible. Le corps humain a bien des secrets et ne les divulgue à personne, sauf à ceux qui ont appris à attendre. Le corps humain a des oreilles. Le corps humain a des mains. Le corps humain est créé à l’intérieur d’un autre corps humain, et l’être humain qui émerge de cet autre corps humain est nécessairement petit, faible et sans défense. Le corps humain est créé à l’image de Dieu. Le corps humain a des pieds. Le corps humain a des yeux. Le corps humain est innombrable dans ses formes, ses manifestations, ses degrés de taille, de morphologie et de couleur, et regarder un corps, c’est appréhender ce corps seulement et nul autre. On peut appréhender le corps humain, mais on ne peut pas le comprendre. Le corps humain a des épaules. Le corps humain a des genoux. Le corps humain est un objet et un sujet, l’extérieur d’un intérieur qui ne peut être vu. Le corps humain croît depuis les petites dimensions de la première enfance jusqu’aux grandes dimensions de l’âge adulte, puis il commence à mourir. Le corps humain a des hanches. Le corps humain a des coudes. Le corps humain vit dans l’esprit de celui qui possède un corps humain, et vivre à l’intérieur du corps humain que possède l’esprit qui perçoit un autre corps humain, c’est vivre dans un monde fait d’autres êtres. Le corps humain a une pilosité. Le corps humain a une bouche. Le corps humains a des organes génitaux. Le corps humain est créé à partir de la poussière, et quand le corps humain n’est plus, il retourne à la poussière dont il venait.

(…)

Le corps humain ne peut pas exister sans d’autres corps humains.

Le corps humain a besoin d’être touché (…).

Le corps humain a une peau.

Paul Auster, Sunset Park

A Single Man

« – Actually, I feel really alone most of the time.

– You do?

– I’ve always felt this way. We born alone, we die alone and while we’re here, we’re absolutely, completely sealed in our own bodies. It’s really weird. It freaks me out just to think about it. We can only experience the outside world though our own slanted perception of it. Who knows what you’re really like? I just see what I think you’re like.

– I’m exactly who I appear to be. If you look closely. »

A Single Man, Tom Ford.

Addio, ragazzo

Je le regarde sortir de table en riant. Il ne se retourne pas lorsqu’il franchit la porte du salon, pas plus qu’il ne se retournera en sortant de l’appartement. Il part, plein d’allégresse. Je reste seul, à table. Devant moi trônent encore nos deux verres. Le sien est vide : il l’a vidé d’une traite avant de me quitter. Le mien est encore rempli d’amertume.

Je regarde ces deux verres, alternativement, comme on regarde dans le vide : sans émotion. Je voudrais épargner mon corps de la douloureuse présence de mon âme, et j’esquive pour cela tous les sentiments qui affluent par dizaines. Je perçois le souffle aigu de leurs salves qui passent à mes côtés, mais ne m’atteignent pas ; la lévitation ouatée dans laquelle je suis entré engourdit mes sens et les protège des agressions extérieures.

Soudain, la porte claque, et le bruit fort et sec qui s’en échappe me fait l’effet d’une gifle. Mon corps sursaute. Mes sens se réveillent de leur torpeur. Les remparts s’effondrent. Mon âme prend de plein fouet, en s’ouvrant à nouveau aux rafales de perceptions du monde extérieur, une tempête de sentiments d’une puissance incontrôlable qui l’entraîne malgré elle dans un tourbillon de sensations mélangées, comme un plongeur en apnée regagne enfin la surface de l’eau pour une indispensable bouffée d’oxygène, mais est aussitôt emporté par une imprévisible vague et se noie dans les courants.

Je le revois partir en riant sans prendre la peine de me regarder. Cet adieu est odieux, humiliant, et l’intolérable anonymat dans lequel il a été plongé par son refus de croiser mon regard est une blessure profonde. Car, s’il n’y a rien de plus intime et de plus exaltant que d’enfouir son regard dans celui d’un autre, s’il n’y a pas de preuve plus concrète d’une immatérielle confiance que de laisser un autre pénétrer dans ses propres yeux pour y tenter de sonder son âme, quelle immense frustration que de ne pouvoir, au moment où l’on doit se quitter, échanger l’indicible dans un dernier regard bien qu’il doive, tôt ou tard, s’arracher de ma vue et larguer les amarres ! Qu’a-t-il voulu camoufler dans cet étrange élan de pudeur ? A-t-il eu peur que je devine, au coin de son œil plissé par son rire, dans l’infime modification du sillon d’une ride que cette banale expression infligeait à son visage, ou dans l’absence inhabituelle d’un éclat auquel je m’étais habitué au fur et à mesure des rires dont il m’avait fait le témoin privilégié, une anormale noirceur ou un soupçon d’ambivalence, dont le caractère prémonitoire aurait ainsi, sans doute, brouillé la certitude que j’avais alors de le revoir ?

Dans son départ, il a lancé un rire dont les échos résonnent encore dans ma mémoire. Je ne peux qu’imaginer alors son sourire dont il m’a caché les contours, et je vois déjà, au son de sa voix, la contraction de ses zygomatiques relever ses lèvres et découvrir alors ses dents dont il me semble ressentir la morsure à chaque fois que j’entends son rire en moi. L’expression qui anime son visage, d’ordinaire si claire, si avenante, si naïve, se teinte d’une ombre perverse et machiavélique ; la bonté qui détourait ses traits se pare d’un halo d’indécence et de vice ; cette odeur fraîche et boisée qui exhalait de son cou se couvre d’une odeur de soufre ; tout en lui devient hanté par le spectre de la trahison.

Son départ est une trahison. Je ne suis pas fait pour les départs, toujours ils m’obsèdent et m’angoissent, toujours un sentiment d’incertitude ou d’abandon s’immisce en moi à l’heure des départs. Mais, toujours, je suis rattrapé par l’inexplicable certitude des retrouvailles, cette impression floue qui me rassure et m’apaise, comme un enfant qui, seul dans son lit, après l’ultime baiser de sa mère, trouve enfin le sommeil dans la conviction inébranlable qu’à son réveil, il la retrouvera. C’est cette même conviction qui est le ciment des relations humaines, sans elle leur construction resterait éternellement à l’état de projet, ou, plus cyniquement, d’appel d’offres, et aucune d’elles ne sortirait du tiroir de l’éventualité, de l’imaginaire, de la virtualité. Sans l’espérance du retour, aucun voyage au monde ne se justifierait. Les relations humaines ne sont pas des rêves, les voyages ne sont pas des fuites. Et l’absence d’indices, de gages de retrouvailles, dont s’est entouré son départ, c’est la rupture d’un contrat tacite, c’est la trahison d’un pacte qui fondait notre amitié, elle transforme ce départ en fuite, ou pire : en abandon.

Tout ce qu’il me reste alors, c’est sa silhouette sombre qui franchit le pas de ma porte, les mouvements de son corps au rythme de ses pas, c’est son ombre qui s’éloigne trop vite et qui, dans les circonvolutions de mon souvenir, s’enveloppe d’un voile de mystère ; tout son être physique semble s’évaporer en volutes impalpables et, irréversiblement, se transformer en lugubre fantôme, immatériel, dont les malédictions plâneront pour longtemps sur ma solitude. Doucement, il disparaît de ma mémoire pour n’y laisser qu’une cicatrice borgne, un goût amer d’amour trompé qui me donne la nausée. Je suis seul et j’ai la nausée, la porte s’est refermée depuis longtemps mais…

J’entends encore les échos de son rire résonner dans ma mémoire.

Citation

« Elle tentait de voir à travers son corps. Aussi se regardait-elle souvent dans le miroir. Et comme elle craignait d’être surprise par sa mère, ces regards portaient la marque d’un vice secret.

Ce n’était pas la vanité qui l’attirait vers le miroir, mais l’étonnement d’y découvrir son moi. Elle oubliait qu’elle avait devant les yeux le tableau de bord des mécanismes corporels. Elle croyait voir son âme qui se révélait à elle sous les traits de son visage. Elle oubliait que le nez est l’extrémité d’un tuyau qui amène l’air aux poumons. Elle y voyait l’expression fidèle de sa nature.

Elle s’y contemplait longuement, et ce qui la contrariait c’était de retrouver sur son visage les traits de sa mère. Alors, elle n’en mettait que plus d’obstination à se regarder et tendait sa volonté pour s’abstraire de la physionomie maternelle, en faire table rase et ne laisser subsister sur son visage que ce qui était elle-même. Y parvenait-elle, c’était une minute enivrante : l’âme remontait à la surface du corps, pareille à l’équipage qui s’élance du ventre du navire, envahit le pont, agite les bras vers le ciel et chante. »

L’insoutenable légèreté de l’être, Milan Kundera

Dérive

Tu me mets à la dérive
– dérive gauche ou dérive droite –
Et m’envoies dans le ravin
– ravin rouge ou ravin blanc –

Tu tourmentes mes idées
– idées fils ou idées tresses –
Et me fais prendre la corde
– corde armée ou corde rêve –

Tu fais couler quelques larmes
– larmes à feu ou larmes blanches –
Je me noie dans leur torrent
– torrent balle ou torrent brasse –

Ton écharpe de laine

Je te vois, drapée dans ton écharpe de laine, comme parée d’un manteau d’Atlantique, et soudain, la ville entière est un jardin d’hiver où les embruns parfument l’air de leur fraîcheur iodée. Soudain, tout semble résonner comme une invitation au voyage, et je ressens au fond de moi l’irrésistible appel des mers du Sud. Ton écharpe, ta majestueuse écharpe, est la vague qui me transporte à mon insu vers l’archipel des rêves : rêves de chaleur, rêves de douceur, rêves de lumière, tous ces rêves à foison comme autant d’îles secrètes.

Mon cœur bat alors au rythme alors d’une incroyable musique, et le brouillard de la mélancolie qui me hantait jusqu’ici se dissipe enfin pour laisser place à un étrange sentiment. Cette musique, bien qu’un peu mystique, est toutefois empreinte d’une évidence indicible : il me semble la connaître depuis toujours, comme ces chansons d’enfance dont les mélodies sont gravées dans notre âme à jamais. Mes sens, dont l’attention est suspendue par l’hypnose dans laquelle me plonge cette troublante impression, voient remonter du néant des images floues qui se précisent peu à peu.

C’était à la fin de ces longues journées d’été, à l’heure apaisée où le soleil se couche, et où j’étais encore étourdi par son affolante chaleur, je regardais la mer qui, surplombée par le Vedra, étalait alors sous mes yeux éblouis ses reflets scintillants, ces mille écailles étincelantes qui débordaient l’horizon pour accueillir bientôt la nuit et ses innombrables étoiles. Quand le jour s’était éteint, l’eau n’en finissait pas pour autant de briller au loin, sous l’insaisissable lumière noire dont la lune inondait la nuit.

Si l’on écoutait bien, on entendait alors, dans l’écho des vagues qui caressaient machinalement les rochers ; ou derrière le murmure du vent qui, bien qu’un peu frais, nous enveloppait d’une chaleur rassurante ; dans ce souffle de l’océan qui faisait danser à nos pieds les herbes sauvages, on entendait cette entêtante musique qui surgissait des abysses à la portée de notre conscience, tout comme les baleines du grand large affleurent parfois à la surface de l’eau pour nous faire entendre leur chant mystérieux.

Cette musique, je le sais désormais, c’est l’hymne des poissons et des barrières de corail, c’est l’ode à la beauté du monde sous-marin, c’est elle qu’on peut entendre en contemplant la mer, et c’est elle que j’entends quand je te vois, enroulée dans ton écharpe de laine.