Sous les pavés la peur

Par trois fois vous aviez piétiné les pavés de la ville amoureuse

Aujourd’hui vos souliers fanatiques ont battu ses immenses rues

Vous avez chanté crié sifflé vos slogans acides votre haine incongrue

Des rumeurs jésuitiques et pieuses vous scandiez les prières venimeuses

Je vous ai vus de loin la mine hystérique de près les yeux creusés par la peur

Mornes et blafards vos os tremblaient de la menace invertie

Notre jardin d’Eden vous semblait un désert semé d’orties

Tendre Amour sodomite ternissant selon vous la pureté du cœur

Je sais de vos prières la sincère amnésie la naïve indulgence

Les bonnes intentions qui pavent le passage étroit vers votre rédemption

Je sais de vos églises le goût d’encens je sais le sens de la résurrection

Votre foi est aveugle et douce et belle imprégnée d’espérance

Je sais aussi le goût amer et cru de vos litanies froides sous les vitraux du ciel

L’air vicié la fumée noire qui s’échappent en volutes de vos psaumes anxiogènes

Ces cantiques extatiques ces cantiques ancestraux cantiques hallucinogènes

Vous déposez votre âme au seuil de vos Missels

 

Vos Dieux pleurent des larmes fictives aux reflets rouge sang

Entre leurs joues barbues ternes ridées un sourire jaune et morbide

Dans leurs mains de métal nos corps impies broyés nos verges flacides

Suppliciés mais vivants martyres iconoclastes pour vos cœurs impuissants

 

Crachez ! Crachez ! Crachez ! Crachez vos Évangiles et puis l’Apocalypse

Je crache sur vos craintes sur vos peurs apocryphes crache encore

Sur votre acharnement à détruire un vieux rêve qui vient juste d’éclore

Sur votre armée frigide de fantômes élastiques je crache tous mes vices

Sentez-vous sur vos crânes les frissons hérétiques et puis les cris de joie

Les ondes cahotiques les semences virtuelles de nos amours frénétiques

Le péché virtuose et lacté de nos corps excitant votre intime panique ?

Une auréole arc-en-ciel couronne le front pur de nos anges grivois

 ♦

Dans votre procession spectrale j’ai vu des cierges en farandole

Éclairant tristement d’une lueur cynique vacillante et grise

Les visages d’enfants tendres et poupons témoins de vos bêtises

Embryons chloroformés anesthésiés réfrigérés conservés au formol

Enfance piégée d’enfants leurres

Masques de combat posés sur vos peurs

Enfance blessée d’enfants soldats

Guerriers de plomb portés à bout de bras

Enfance violée d’enfants héros

Chair à canon jetée sous les gaz lacrymo

Enfance tuée d’enfants saints

Saints les enfants saints manipulés fantassins

Ah ! voyez vos Dieux solitaires et nus lâcher leur foudre de synthèse

De grâce retenez-les ! Oh ! Qu’avez-vous donc fait de leurs commandements ?

Vous les avez trahi, vous leur avez menti, nous sommes leurs enfants

Comme Abel et Caïn et du temple à l’autel la victime est mauvaise

Un seul et même sang pur et céleste circule en nos corps identiques

Vous êtes nos frères ! Nous sommes vos frères ! Vos enfants sont nos frères !

Tous les humains sont frères tous issus d’un unique et douloureux mystère

Nous menons sous les yeux de vos Dieux pervertis un combat pathétique

Alléluia ! Alléluia ! Feu de joie ! Le divin prisonnier demain est libéré

Et vos chants intégristes – brûlés ! Vos versets maléfiques – brûlés avec Satan !

Et vos peurs et vos haines brûlent et vos croix brûlent en nous voyant

Demain au crépuscule nous sortons l’enfant roi de sa cage éthérée

Ce privilège absurde de l’obscur tabernacle où vous invoquiez la Nature

Cet héritage en toc ce frêle otage en froc gardé de nos foyers

Nous voilà désormais le sceau de la Justice tatoué sur nos cœurs dévoyés

Réveillant l’ambition sans cesse renoncée pour subir l’imposture

La victoire est acquise à nous pauvres pêcheurs quand vous tristes fidèles

Pleurez à genoux votre Temple qui croule et s’effondre aux pavés de Paris

Où le combat s’arrête en collapsus un fracassant silence et l’Angélus où gronde l’hallali

Le cri d’or de l’Amour sur la Peur du Prochain c’est la voix d’Ézéchiel !

mai 2013

Saphir

 

Nous avions rendez-vous derrière un vieux manège

Je n’étais ce soir-là qu’un petit tas de cendres

C’était une nuit noire, une nuit de décembre

Où la lune enfouissait son ombre sous la neige

 

Ton visage semblait découper les ténèbres

D’une lumière pâle, un écrin de velours

Pour tes yeux de saphir dont l’éclatant contour

Encerclait mes envies – ses humbles prisonnières

 

Tu m’emmenais jouir de ces pauvres plaisirs

Ces bonheurs trop étroits dont les gens se suffisent

Nous buvions simplement, dans une salle grise

Au fond de cette salle on entendait des rires

 

Je voyais ton visage se fermer puis s’ouvrir

Ta frêle silhouette contenait des fantasmes

De lubriques désirs de fureur et de spasmes

Que mon corps plus épais n’aurait pu contenir

 

Tu n’étais qu’un enfant tapi dans un corps d’homme

Ni ta peau, ni ta bouche, ni tes cheveux bouclés,

Ni tes doigts qui cherchaient à dompter ma fierté

Ne trompaient mon esprit embué par l’opium

 

Enivrés nous allions, nous courions sous la pluie

Dont les gouttes un peu froides étouffaient nos vapeurs

Mais ton regard oblique soufflait sur mes ardeurs

Ainsi que sur des cendres, Vestale de minuit

 

Et quand sur ton palier à l’ombre de la nuit

Tu as fixé sur moi tes grands yeux de saphir

J’ai senti s’embraser dans un brusque soupir

Ma chair et mes viscères et ma verge endormie

 

Tes lèvres fraîches étaient collées contre mes lèvres

Et nos deux corps aveugles aspirés l’un par l’autre

Passaient ce long couloir qui menait à ton antre

Dont l’air était de Myrrhe, d’Ambre et de Vétiver

 

Ta peau se découvrait sous mes mains trop avides

Je caressais tes lombes au creux de ta cambrure

Lignes vertigineuses, autel de la luxure

Où luisaient quelques perles de sueur limpide

 

Ta longue et douce langue de bronze et d’ébène

S’immiscait doucement entre mes cuisses folles

Lascive elle glissait sur ma virile Idole

Avant de tournoyer au creux de l’abdomen

 

Quand tes reins s’agitaient au rythme de mon sang

Pulsatiles étreintes au pas du cœur qui bat

Mon corps brûlant vibrait au son de nos ébats

Que mon âme absorbait d’un seul et même élan

 

Tes beaux yeux, tes saphirs, comme deux braises noires

Se voilèrent soudain après l’incandescence

L’instant – une seconde – d’orageuse jouissance

Où la foudre en silence fit jaillir ton nectar

 

Tu te faisais volcan, je me faisais martyr

Je buvais pieusement le poison du calice

M’immergeais dans ta lave en sachant le supplice

De devoir dire adieu à tes sombres saphirs

Broken flowers

Frozen Flowers - Jon Shireman

Ta voix s’efface. L’écho de tes soupirs s’éteint lentement au fond de mes tympans. Et la douceur de ta peau s’échappe sur la mienne. Ta sueur enivrante s’est évaporée dans mes draps quand ton étreinte animale s’est brisée contre mes reins. Dehors, Paris s’est blottie dans la nuit depuis longtemps. Ton corps épuisé, lui, s’est blotti contre mon corps éreinté par l’amour, tes deux bras m’entourent et me serrent contre ton torse encore chaud. À cette heure tardive où la nuit n’a plus d’heures, nous nous abandonnons à la torpeur dans un silence que trouble uniquement nos respirations synchrones.

Je ne trouve pas le sommeil. Mes pensées frôlent le rêve aux détours de leur errance mais, toujours rattrapées par une inquiète vigilance, le rêve leur échappe. Je te sens encore en moi, pour combien de temps encore ? Tes yeux noirs qui se plongeaient dans les miens lorsque je parcourais ton corps, résisteront-ils au temps ? Ces larmes qui coulaient sur mon visage ont séché depuis longtemps. Jusqu’alors suspendu, le temps, notre ennemi partagé, désormais, nous dépasse. Il veut se venger de l’affront que nous lui avons fait de l’avoir figé l’instant d’un intense corps-à-corps.

Mon lit, mon intime terre en friche, était tout à l’heure un immense paysage sans horizon, sans frontières, sans limites, un espace infini encore parsemé de vignes, de chanvre et de fleurs de pavot, solitaires et colorées, qui dansaient avec nous et coloraient nos baisers d’un parfum d’éternité. Dans nos ébats s’envolaient avec nous, dans un tourbillon de fumées, mille oiseaux en nuée, qui rassemblaient la force de leurs petites ailes irisées pour nous emmener vers le ciel étoilé. Nos deux corps pâles, enveloppés des longs draps blancs que formaient les nuages autour de nous, s’unissaient en une même lune dont nos contorsions agitaient les contours. Cette chorégraphie anarchique et céleste s’affranchissait librement des contraintes du temps et des mesures, tout comme la forêt, encore étourdie dans la brume du petit matin, n’a besoin d’aucun métronome pour que les craquements de ses chênes, le chant de ses rossignols et le bruissement du lichen s’associent ensemble pour jouer leur petite musique en harmonie.

Mais, avec notre ultime cri, le temps a repris ses droits et souffle le vent qui dissipe nos fumées d’opium et va tout emporter. Les horloges, ses implacables complices, sortent de l’ombre et brandissent l’incessant tic-tac mécanique de leurs aiguilles à mes oreilles, perturbant le silence comme les premières gouttes de pluie troublent la surface d’un lac encore paisible pour transformer le lumineux reflet du ciel qu’elle exposait en une nappe rugueuse et uniformément grise. Ce bruit obstinant sonne l’avertissement que bientôt, les pages immaculées sur lesquelles nous avons écrit nos impalpables caresses seront inexorablement froissées, ternies, jaunies, rangées parmi les pages abîmées d’un vieux cahier de brouillon. L’amour que nous avons fait s’enfuit déjà, et tes bras qui m’enlacent sont impuissants à retenir ce vague souvenir dont l’image rejoint lentement les sombres nuages qui enveloppent la lune d’une lumière menaçante.

Et lorsque demain la lumière du jour jettera sa lumière crue sur ce doux champ de bataille que nous avons foulé ce soir avec l’élan d’une ivresse incontrôlable, nous n’y trouverons plus que quelques

Fleurs brisées.

Blister blister rage

 

Il se détourne donc de ce reflet qui l’agace, allume son ordinateur et, d’un geste mécanique, spontané, met de la musique électronique. Le beat démarre, il se sent mieux, il sent le vide commencer à se combler, comme si le rythme imposé par la musique remplaçait celui de son propre coeur, comme si l’ambiance glacée du morceau qu’il écoute se substituait à son humeur, à ses pensées. Il se laisse pénétrer par la musique et, soudain, s’engage inconsciemment dans la course folle après son âme perdue.

Un déhanchement. Un mouvement du bras. Il ferme les yeux pour mieux se réapproprier son corps dans cette danse ridicule. Il ferme les yeux et sent que la musique, aussi minimale soit-elle, lui apporte une certaine contenance. Dans la musique, il s’épanouit et récupère un souffle, une identité. Lui, que la dignité avait semblé quitter définitivement, revient peu à peu dans le monde. Un rythme binaire, et c’est son existence qui repart, ce torrent chaud qui coule à nouveau dans ses vaisseaux, ce brouillard froid qui se dissipe dans sa poitrine. Ses mouvements se font plus amples, plus naturels, moins saccadés, une nouvelle fluidité s’empare de son corps, il ressent la sensualité, ressuscitée, s’insinuer dans ses membres, son bassin, ses hanches, et au fur et à mesure de la progression du morceau, alors que les rythmiques s’étoffent et que l’arrangement s’affine, il oublie que quelques minutes plus tôt il était parfaitement vide. Quelqu’un d’autre.

La musique continue, elle s’emballe dans une rythmique vertigineuse, une ligne de basse embrasée, elle s’enflamme dans une hallucination infernale, et il perd le contrôle de son propre corps, il l’abandonne à la musique, se laisse porter dans un déluge de sensations viscérales auxquelles il se soumet complètement, incapable d’y résister. Il semble d’ailleurs n’en avoir aucune envie, enivré qu’il est d’avoir enfin réussi à lâcher prise! Dans le son, il danse l’extase, prolonge l’oubli : chorégraphie forcenée de l’abandon.

Alors que la musique s’éteint, et il sort progressivement de son étourdissement en ouvrant les yeux qu’il avait gardés fermés tout au long de sa danse. Ce réveil n’est pas douloureux, au contraire : c’est l’accalmie après la tempête. C’est un moment fulgurant de sérénité, d’apaisement. Dans sa rêverie, il a retrouvé une parcelle d’âme, la musique lui a redonné de la sensualité et une certaine conscience de son corps. Lorsque ses yeux se rouvrent, il perçoit le monde dans un flou qui lentement se dissipe, il revient à la réalité implacable dans un cocon d’abstraction. Lui, qui quelques minutes plus tôt ressentait la pesanteur du réel comme un poids sur les épaules de son amour propre, lui qui, quelques minutes plus tôt, n’arrivait à se défaire d’une mélancolie qui lui semblait inexorable en se regardant dans la glace, n’a eu besoin que de quelques minutes d’échappée musicale pour retrouver la légèreté, cette même légèreté qui lui semblait partie pour toujours.

Mais cette sensation rassurante ne saurait tenir tête à l’impitoyable réalité du monde qui, petit à petit, reprend ses droits et se rappelle à son tourment. Le flou qui noyait sa vision à l’ouverture de ses yeux s’évapore et laisse place à un espace froid, précis, angoissant dans toute sa netteté lumineuse. La musique a offert une trêve passagère à sa mélancolie, et le retour de celle-ci ne se fait pas sans douleur. Douleur qui ne serait rien si elle n’était renforcée d’un coup de poignard en plein coeur lorsque son regard croise à nouveau son reflet honni, et la lumière devient agression. Agression rétinienne de sa propre image dans le miroir, elle n’est plus un simple éclairage mais un éblouissement soudain qui soulève son coeur. La légèreté de ses sentiments se grève d’un poids insoutenable qui lui pèse lourd sur l’estomac, si lourd que celui-ci semble vouloir imploser, et il a à peine le temps de courir dans ses toilettes que ce poids s’évacue en un vomissement de bile acide.

 

Quelle déception! C’est à cela que sert la musique? A faire oublier, l’instant d’un enchantement, de quelques minutes, le conflit insurmontable de l’âme et du corps pour mieux le rappeler, dans une souffrance perverse, à peine terminée? Drogue imparable dont l’effet est aussi soudain et orgasmique que son sevrage est brutal et douloureux.

Le constat de cette trahison lui est toujours difficile à digérer.

In love we trust

C’était beau, cette manifestation. On pouvait sentir l’ivresse de la foule. On voyait des drapeaux colorés, des pancartes drôles, des robes de mariée. On entendait de la musique dans la rue, des slogans provocateurs, des cris et des rires. Ça sentait bon la solidarité, la cohésion, voire même (osons le mot qui flirte avec l’inceste pour certains élus UMP) la fraternité – un baume aux cœurs des homos, coeurs un peu trop abîmés, ces derniers temps, par un flot continu d’insultes d’autant plus blessantes qu’elles restent désespérément banalisées et impunies. Il était temps, grand temps, d’y mettre un coup d’arrêt, un coup sec, définitif, sans appel.

Amour

C’était beau mais en grattant, en observant, on pouvait sentir une certaine amertume, une aigreur bien enfouie sous les manteaux d’hiver. Comme une rancœur d’avoir à battre les pavés de la capitale du pays des Droits de l’Homme pour rappeler que ce droit aussi universel qu’est l’égalité nous est autant dû qu’à notre frère hétérosexuel. D’en être à rendre des comptes à la société sur notre identité, notre mode de vie, notre sexualité, notre capacité à aimer. De devoir compter les rangs en espérant mobiliser plus de personnes que le camp adverse n’a recruté de bien-pensants prêchant l’homophobie en toute liberté.

Haine

Et si cette manifestation a moins rassemblé que Frigide Barjot, si nous étions moins nombreux à réclamer l’égalité et le respect qu’ils n’étaient à nous expliquer que nous n’étions pas des Hommes comme les autres, c’est que la peur a toujours mobilisé plus massivement que l’espoir. Or, aujourd’hui, au-delà du mariage, au-delà de l’adoption, au-delà de la PMA, c’était bien l’espoir d’un monde plus juste qui a guidé nos pas de la Bastille au Luxembourg, et non la peur de l’inconnu. Aujourd’hui, nous avons enfin opposé le grand mur fleuri de notre fierté et de notre confiance en l’avenir à l’épidémie toxique de mépris et de défiance. C’était la marche du progrès contre la menace conservatrice. La célébration de l’amour contre la pullulation de la haine.

Addio, ragazzo

Je le regarde sortir de table en riant. Il ne se retourne pas lorsqu’il franchit la porte du salon, pas plus qu’il ne se retournera en sortant de l’appartement. Il part, plein d’allégresse. Je reste seul, à table. Devant moi trônent encore nos deux verres. Le sien est vide : il l’a vidé d’une traite avant de me quitter. Le mien est encore rempli d’amertume.

Je regarde ces deux verres, alternativement, comme on regarde dans le vide : sans émotion. Je voudrais épargner mon corps de la douloureuse présence de mon âme, et j’esquive pour cela tous les sentiments qui affluent par dizaines. Je perçois le souffle aigu de leurs salves qui passent à mes côtés, mais ne m’atteignent pas ; la lévitation ouatée dans laquelle je suis entré engourdit mes sens et les protège des agressions extérieures.

Soudain, la porte claque, et le bruit fort et sec qui s’en échappe me fait l’effet d’une gifle. Mon corps sursaute. Mes sens se réveillent de leur torpeur. Les remparts s’effondrent. Mon âme prend de plein fouet, en s’ouvrant à nouveau aux rafales de perceptions du monde extérieur, une tempête de sentiments d’une puissance incontrôlable qui l’entraîne malgré elle dans un tourbillon de sensations mélangées, comme un plongeur en apnée regagne enfin la surface de l’eau pour une indispensable bouffée d’oxygène, mais est aussitôt emporté par une imprévisible vague et se noie dans les courants.

Je le revois partir en riant sans prendre la peine de me regarder. Cet adieu est odieux, humiliant, et l’intolérable anonymat dans lequel il a été plongé par son refus de croiser mon regard est une blessure profonde. Car, s’il n’y a rien de plus intime et de plus exaltant que d’enfouir son regard dans celui d’un autre, s’il n’y a pas de preuve plus concrète d’une immatérielle confiance que de laisser un autre pénétrer dans ses propres yeux pour y tenter de sonder son âme, quelle immense frustration que de ne pouvoir, au moment où l’on doit se quitter, échanger l’indicible dans un dernier regard bien qu’il doive, tôt ou tard, s’arracher de ma vue et larguer les amarres ! Qu’a-t-il voulu camoufler dans cet étrange élan de pudeur ? A-t-il eu peur que je devine, au coin de son œil plissé par son rire, dans l’infime modification du sillon d’une ride que cette banale expression infligeait à son visage, ou dans l’absence inhabituelle d’un éclat auquel je m’étais habitué au fur et à mesure des rires dont il m’avait fait le témoin privilégié, une anormale noirceur ou un soupçon d’ambivalence, dont le caractère prémonitoire aurait ainsi, sans doute, brouillé la certitude que j’avais alors de le revoir ?

Dans son départ, il a lancé un rire dont les échos résonnent encore dans ma mémoire. Je ne peux qu’imaginer alors son sourire dont il m’a caché les contours, et je vois déjà, au son de sa voix, la contraction de ses zygomatiques relever ses lèvres et découvrir alors ses dents dont il me semble ressentir la morsure à chaque fois que j’entends son rire en moi. L’expression qui anime son visage, d’ordinaire si claire, si avenante, si naïve, se teinte d’une ombre perverse et machiavélique ; la bonté qui détourait ses traits se pare d’un halo d’indécence et de vice ; cette odeur fraîche et boisée qui exhalait de son cou se couvre d’une odeur de soufre ; tout en lui devient hanté par le spectre de la trahison.

Son départ est une trahison. Je ne suis pas fait pour les départs, toujours ils m’obsèdent et m’angoissent, toujours un sentiment d’incertitude ou d’abandon s’immisce en moi à l’heure des départs. Mais, toujours, je suis rattrapé par l’inexplicable certitude des retrouvailles, cette impression floue qui me rassure et m’apaise, comme un enfant qui, seul dans son lit, après l’ultime baiser de sa mère, trouve enfin le sommeil dans la conviction inébranlable qu’à son réveil, il la retrouvera. C’est cette même conviction qui est le ciment des relations humaines, sans elle leur construction resterait éternellement à l’état de projet, ou, plus cyniquement, d’appel d’offres, et aucune d’elles ne sortirait du tiroir de l’éventualité, de l’imaginaire, de la virtualité. Sans l’espérance du retour, aucun voyage au monde ne se justifierait. Les relations humaines ne sont pas des rêves, les voyages ne sont pas des fuites. Et l’absence d’indices, de gages de retrouvailles, dont s’est entouré son départ, c’est la rupture d’un contrat tacite, c’est la trahison d’un pacte qui fondait notre amitié, elle transforme ce départ en fuite, ou pire : en abandon.

Tout ce qu’il me reste alors, c’est sa silhouette sombre qui franchit le pas de ma porte, les mouvements de son corps au rythme de ses pas, c’est son ombre qui s’éloigne trop vite et qui, dans les circonvolutions de mon souvenir, s’enveloppe d’un voile de mystère ; tout son être physique semble s’évaporer en volutes impalpables et, irréversiblement, se transformer en lugubre fantôme, immatériel, dont les malédictions plâneront pour longtemps sur ma solitude. Doucement, il disparaît de ma mémoire pour n’y laisser qu’une cicatrice borgne, un goût amer d’amour trompé qui me donne la nausée. Je suis seul et j’ai la nausée, la porte s’est refermée depuis longtemps mais…

J’entends encore les échos de son rire résonner dans ma mémoire.

Dérive

Tu me mets à la dérive
– dérive gauche ou dérive droite –
Et m’envoies dans le ravin
– ravin rouge ou ravin blanc –

Tu tourmentes mes idées
– idées fils ou idées tresses –
Et me fais prendre la corde
– corde armée ou corde rêve –

Tu fais couler quelques larmes
– larmes à feu ou larmes blanches –
Je me noie dans leur torrent
– torrent balle ou torrent brasse –

Ton écharpe de laine

Je te vois, drapée dans ton écharpe de laine, comme parée d’un manteau d’Atlantique, et soudain, la ville entière est un jardin d’hiver où les embruns parfument l’air de leur fraîcheur iodée. Soudain, tout semble résonner comme une invitation au voyage, et je ressens au fond de moi l’irrésistible appel des mers du Sud. Ton écharpe, ta majestueuse écharpe, est la vague qui me transporte à mon insu vers l’archipel des rêves : rêves de chaleur, rêves de douceur, rêves de lumière, tous ces rêves à foison comme autant d’îles secrètes.

Mon cœur bat alors au rythme alors d’une incroyable musique, et le brouillard de la mélancolie qui me hantait jusqu’ici se dissipe enfin pour laisser place à un étrange sentiment. Cette musique, bien qu’un peu mystique, est toutefois empreinte d’une évidence indicible : il me semble la connaître depuis toujours, comme ces chansons d’enfance dont les mélodies sont gravées dans notre âme à jamais. Mes sens, dont l’attention est suspendue par l’hypnose dans laquelle me plonge cette troublante impression, voient remonter du néant des images floues qui se précisent peu à peu.

C’était à la fin de ces longues journées d’été, à l’heure apaisée où le soleil se couche, et où j’étais encore étourdi par son affolante chaleur, je regardais la mer qui, surplombée par le Vedra, étalait alors sous mes yeux éblouis ses reflets scintillants, ces mille écailles étincelantes qui débordaient l’horizon pour accueillir bientôt la nuit et ses innombrables étoiles. Quand le jour s’était éteint, l’eau n’en finissait pas pour autant de briller au loin, sous l’insaisissable lumière noire dont la lune inondait la nuit.

Si l’on écoutait bien, on entendait alors, dans l’écho des vagues qui caressaient machinalement les rochers ; ou derrière le murmure du vent qui, bien qu’un peu frais, nous enveloppait d’une chaleur rassurante ; dans ce souffle de l’océan qui faisait danser à nos pieds les herbes sauvages, on entendait cette entêtante musique qui surgissait des abysses à la portée de notre conscience, tout comme les baleines du grand large affleurent parfois à la surface de l’eau pour nous faire entendre leur chant mystérieux.

Cette musique, je le sais désormais, c’est l’hymne des poissons et des barrières de corail, c’est l’ode à la beauté du monde sous-marin, c’est elle qu’on peut entendre en contemplant la mer, et c’est elle que j’entends quand je te vois, enroulée dans ton écharpe de laine.

Ange nucléaire

Croupissant seul et nu, allongé dans la fange,
Tes ongles délicats qui mutilent ton torse,
Tu contemples, incrédule, le hasard du divorce
Que ton âme perverse inflige à ton corps d’ange.

Car tu t’es bien trahi, toi, lâche Cupidon,
Et tu comprends ton sort, tu vois ton désespoir,
Tu ressens désormais le vertige illusoire
Des amants qui se perdent dans la rébellion.

Convulsions saccadées qui tordent tes poumons,
Pris au piège du soufre et de l’acide, ils brûlent,
Dans tes yeux qui pâlissent, il faut avouer que nul
Ne saurait ignorer l’éclat noir du démon.

Vois tes membres brisés dans les lentes clonies
De tes petites ailes, bel oiseau de malheur,
Vois le feu nucléaire atomiser ton coeur,
C’est l’amour qui s’achève dans ta sourde agonie.

Un coup d’épée dans l’âme

Tu grandis, petit, mais la haine grandit plus vite. Tes grands yeux noirs, si doux, si flous, qui découvrent le monde, liront bientôt dans le regard de tes frères la peur, le dégoût, la haine. Ton corps trop grêle, ton cœur trop frêle, saigneront bientôt de mille coups de poignards, des coups d’épée dans l’âme…

Le monde que tu parcours, cette grande cour de récréation, mine inépuisable de jeux pour ton imagination sans limites, deviendra bientôt une cour de justice où tu seras l’accusé, et tes frères seront tes juges. On te jugera pour infâmie, perversion, déviance, car les jeux d’amour auxquels tu livreras ta beauté deviendront infâmes, pervers, déviants. Tu seras coupable d’aimer.

Ton amour sera un crime inexcusable, et tu payeras le prix fort : l’injustice.

Tu découvriras assez tôt que le Dieu auquel tes parents t’initient n’est pas celui que tu crois. Il ne te fera aucun mal, ne t’inquiète pas, il voudra simplement te mettre de côté car tu menaceras ses plans pour notre belle civilisation humaine. Comprends, on ne pourra pas t’offrir d’enfants, ni de famille, tu ne pourras pas contribuer à la prospérité de ce monde qui te rejette déjà.

Ne t’inquiète pas, petit, tu auras le droit d’aimer qui tu veux ! Mais tu n’auras pas le droit d’élever un enfant, de le faire grandir auprès de toi ; tu n’auras pas la chance ni l’honneur de guider ses pas dans ce monde que tu n’aimais pas beaucoup, mais que sa présence t’aurait rendu un peu plus supportable. Tes frères se réserveront simplement le privilège d’occulter dans la parenté les horreurs de notre ère. Toi, tu ne bénéficieras pas de ces belles oeillières : tu prendras de plein fouet les images de guerre, de sang, de catastrophes ; tu vivras dans l’angoisse de la mort et de la solitude ; tu n’auras d’enfant à embrasser en rentrant chez toi, tu ne sentiras pas sa chaleur rassurante, tu ne seras pas épaulé par ses regards remplis d’espoir et d’affection. Tu seras seul dans la tempête de merde qui souffle sur le monde. Mais ta douloureuse lucidité, tes frères trouveront bien un moyen de te l’envier.

Ne t’en fais pas, petit, tu t’amuseras bien : tu seras libre, sans attaches, tu pourras courir le monde et fuir la souffrance sans vraiment aller quelque part. Tu n’auras pas de bouche à nourrir, juste ton âme à abreuver d’art, de voyages, de spiritualité. Pas de point de départ, pas de direction, pas de destination : tu erreras sans frontières, mais sans but, et tes frères t’envieront certainement ta liberté, un jour ou l’autre.

Petit, pense à tous ces enfants qui, comme toi, seront bientôt jetés dans le même ghetto que toi, ils seront tes amis. Tu pourras coucher avec qui tu veux, toi, pas comme ces bien-pensants, bien-faisants, bien-baisants, qui seront contraints à la fidélité aveugle et abusive. Toi, tu pourras boire tous les alcools, goûter toutes les drogues, prendre tous les risques – quand tes frères seront, eux, trop étouffés par les responsabilités du mariage et de la famille pour goûter à ces plaisirs insensés. Petit, tu auras le privilège du vice ! C’est sûr, ils t’envieront, un jour ou l’autre, ils auront le culot de te dire que tu as de la chance de vivre ta vie alors qu’ils te puniront tous les jours en te jetant leur bonheur – qu’ils trouveront malgré tout bien factice quand ils auront quarante ans, ou cinquante – en pleine face.

Je t’en prie, petit, ne les crois jamais, quand ils t’assèneront ces coups d’épée dans l’âme, quand tu saigneras de solitude et d’amertume, et qu’ils piétineront tes souffrances et cracheront sur tes plaies, en t’expliquant que tu as choisi cette vie qui a tant d’avantages. Petit, ne leur laisse jamais te dire que c’est un choix. Ne leur pardonne jamais leur haine, ne les excuse pas d’avoir peur : rejette leur ignorance. Tu grandiras alors plus vite que leur haine.

Petit, chaque homme est seul, mais tu seras un peu plus seul que les autres : tu seras homosexuel.