Saphir

 

Nous avions rendez-vous derrière un vieux manège

Je n’étais ce soir-là qu’un petit tas de cendres

C’était une nuit noire, une nuit de décembre

Où la lune enfouissait son ombre sous la neige

 

Ton visage semblait découper les ténèbres

D’une lumière pâle, un écrin de velours

Pour tes yeux de saphir dont l’éclatant contour

Encerclait mes envies – ses humbles prisonnières

 

Tu m’emmenais jouir de ces pauvres plaisirs

Ces bonheurs trop étroits dont les gens se suffisent

Nous buvions simplement, dans une salle grise

Au fond de cette salle on entendait des rires

 

Je voyais ton visage se fermer puis s’ouvrir

Ta frêle silhouette contenait des fantasmes

De lubriques désirs de fureur et de spasmes

Que mon corps plus épais n’aurait pu contenir

 

Tu n’étais qu’un enfant tapi dans un corps d’homme

Ni ta peau, ni ta bouche, ni tes cheveux bouclés,

Ni tes doigts qui cherchaient à dompter ma fierté

Ne trompaient mon esprit embué par l’opium

 

Enivrés nous allions, nous courions sous la pluie

Dont les gouttes un peu froides étouffaient nos vapeurs

Mais ton regard oblique soufflait sur mes ardeurs

Ainsi que sur des cendres, Vestale de minuit

 

Et quand sur ton palier à l’ombre de la nuit

Tu as fixé sur moi tes grands yeux de saphir

J’ai senti s’embraser dans un brusque soupir

Ma chair et mes viscères et ma verge endormie

 

Tes lèvres fraîches étaient collées contre mes lèvres

Et nos deux corps aveugles aspirés l’un par l’autre

Passaient ce long couloir qui menait à ton antre

Dont l’air était de Myrrhe, d’Ambre et de Vétiver

 

Ta peau se découvrait sous mes mains trop avides

Je caressais tes lombes au creux de ta cambrure

Lignes vertigineuses, autel de la luxure

Où luisaient quelques perles de sueur limpide

 

Ta longue et douce langue de bronze et d’ébène

S’immiscait doucement entre mes cuisses folles

Lascive elle glissait sur ma virile Idole

Avant de tournoyer au creux de l’abdomen

 

Quand tes reins s’agitaient au rythme de mon sang

Pulsatiles étreintes au pas du cœur qui bat

Mon corps brûlant vibrait au son de nos ébats

Que mon âme absorbait d’un seul et même élan

 

Tes beaux yeux, tes saphirs, comme deux braises noires

Se voilèrent soudain après l’incandescence

L’instant – une seconde – d’orageuse jouissance

Où la foudre en silence fit jaillir ton nectar

 

Tu te faisais volcan, je me faisais martyr

Je buvais pieusement le poison du calice

M’immergeais dans ta lave en sachant le supplice

De devoir dire adieu à tes sombres saphirs

Blister blister rage

 

Il se détourne donc de ce reflet qui l’agace, allume son ordinateur et, d’un geste mécanique, spontané, met de la musique électronique. Le beat démarre, il se sent mieux, il sent le vide commencer à se combler, comme si le rythme imposé par la musique remplaçait celui de son propre coeur, comme si l’ambiance glacée du morceau qu’il écoute se substituait à son humeur, à ses pensées. Il se laisse pénétrer par la musique et, soudain, s’engage inconsciemment dans la course folle après son âme perdue.

Un déhanchement. Un mouvement du bras. Il ferme les yeux pour mieux se réapproprier son corps dans cette danse ridicule. Il ferme les yeux et sent que la musique, aussi minimale soit-elle, lui apporte une certaine contenance. Dans la musique, il s’épanouit et récupère un souffle, une identité. Lui, que la dignité avait semblé quitter définitivement, revient peu à peu dans le monde. Un rythme binaire, et c’est son existence qui repart, ce torrent chaud qui coule à nouveau dans ses vaisseaux, ce brouillard froid qui se dissipe dans sa poitrine. Ses mouvements se font plus amples, plus naturels, moins saccadés, une nouvelle fluidité s’empare de son corps, il ressent la sensualité, ressuscitée, s’insinuer dans ses membres, son bassin, ses hanches, et au fur et à mesure de la progression du morceau, alors que les rythmiques s’étoffent et que l’arrangement s’affine, il oublie que quelques minutes plus tôt il était parfaitement vide. Quelqu’un d’autre.

La musique continue, elle s’emballe dans une rythmique vertigineuse, une ligne de basse embrasée, elle s’enflamme dans une hallucination infernale, et il perd le contrôle de son propre corps, il l’abandonne à la musique, se laisse porter dans un déluge de sensations viscérales auxquelles il se soumet complètement, incapable d’y résister. Il semble d’ailleurs n’en avoir aucune envie, enivré qu’il est d’avoir enfin réussi à lâcher prise! Dans le son, il danse l’extase, prolonge l’oubli : chorégraphie forcenée de l’abandon.

Alors que la musique s’éteint, et il sort progressivement de son étourdissement en ouvrant les yeux qu’il avait gardés fermés tout au long de sa danse. Ce réveil n’est pas douloureux, au contraire : c’est l’accalmie après la tempête. C’est un moment fulgurant de sérénité, d’apaisement. Dans sa rêverie, il a retrouvé une parcelle d’âme, la musique lui a redonné de la sensualité et une certaine conscience de son corps. Lorsque ses yeux se rouvrent, il perçoit le monde dans un flou qui lentement se dissipe, il revient à la réalité implacable dans un cocon d’abstraction. Lui, qui quelques minutes plus tôt ressentait la pesanteur du réel comme un poids sur les épaules de son amour propre, lui qui, quelques minutes plus tôt, n’arrivait à se défaire d’une mélancolie qui lui semblait inexorable en se regardant dans la glace, n’a eu besoin que de quelques minutes d’échappée musicale pour retrouver la légèreté, cette même légèreté qui lui semblait partie pour toujours.

Mais cette sensation rassurante ne saurait tenir tête à l’impitoyable réalité du monde qui, petit à petit, reprend ses droits et se rappelle à son tourment. Le flou qui noyait sa vision à l’ouverture de ses yeux s’évapore et laisse place à un espace froid, précis, angoissant dans toute sa netteté lumineuse. La musique a offert une trêve passagère à sa mélancolie, et le retour de celle-ci ne se fait pas sans douleur. Douleur qui ne serait rien si elle n’était renforcée d’un coup de poignard en plein coeur lorsque son regard croise à nouveau son reflet honni, et la lumière devient agression. Agression rétinienne de sa propre image dans le miroir, elle n’est plus un simple éclairage mais un éblouissement soudain qui soulève son coeur. La légèreté de ses sentiments se grève d’un poids insoutenable qui lui pèse lourd sur l’estomac, si lourd que celui-ci semble vouloir imploser, et il a à peine le temps de courir dans ses toilettes que ce poids s’évacue en un vomissement de bile acide.

 

Quelle déception! C’est à cela que sert la musique? A faire oublier, l’instant d’un enchantement, de quelques minutes, le conflit insurmontable de l’âme et du corps pour mieux le rappeler, dans une souffrance perverse, à peine terminée? Drogue imparable dont l’effet est aussi soudain et orgasmique que son sevrage est brutal et douloureux.

Le constat de cette trahison lui est toujours difficile à digérer.

Ange nucléaire

Croupissant seul et nu, allongé dans la fange,
Tes ongles délicats qui mutilent ton torse,
Tu contemples, incrédule, le hasard du divorce
Que ton âme perverse inflige à ton corps d’ange.

Car tu t’es bien trahi, toi, lâche Cupidon,
Et tu comprends ton sort, tu vois ton désespoir,
Tu ressens désormais le vertige illusoire
Des amants qui se perdent dans la rébellion.

Convulsions saccadées qui tordent tes poumons,
Pris au piège du soufre et de l’acide, ils brûlent,
Dans tes yeux qui pâlissent, il faut avouer que nul
Ne saurait ignorer l’éclat noir du démon.

Vois tes membres brisés dans les lentes clonies
De tes petites ailes, bel oiseau de malheur,
Vois le feu nucléaire atomiser ton coeur,
C’est l’amour qui s’achève dans ta sourde agonie.