Sous les pavés la peur

Par trois fois vous aviez piétiné les pavés de la ville amoureuse

Aujourd’hui vos souliers fanatiques ont battu ses immenses rues

Vous avez chanté crié sifflé vos slogans acides votre haine incongrue

Des rumeurs jésuitiques et pieuses vous scandiez les prières venimeuses

Je vous ai vus de loin la mine hystérique de près les yeux creusés par la peur

Mornes et blafards vos os tremblaient de la menace invertie

Notre jardin d’Eden vous semblait un désert semé d’orties

Tendre Amour sodomite ternissant selon vous la pureté du cœur

Je sais de vos prières la sincère amnésie la naïve indulgence

Les bonnes intentions qui pavent le passage étroit vers votre rédemption

Je sais de vos églises le goût d’encens je sais le sens de la résurrection

Votre foi est aveugle et douce et belle imprégnée d’espérance

Je sais aussi le goût amer et cru de vos litanies froides sous les vitraux du ciel

L’air vicié la fumée noire qui s’échappent en volutes de vos psaumes anxiogènes

Ces cantiques extatiques ces cantiques ancestraux cantiques hallucinogènes

Vous déposez votre âme au seuil de vos Missels

 

Vos Dieux pleurent des larmes fictives aux reflets rouge sang

Entre leurs joues barbues ternes ridées un sourire jaune et morbide

Dans leurs mains de métal nos corps impies broyés nos verges flacides

Suppliciés mais vivants martyres iconoclastes pour vos cœurs impuissants

 

Crachez ! Crachez ! Crachez ! Crachez vos Évangiles et puis l’Apocalypse

Je crache sur vos craintes sur vos peurs apocryphes crache encore

Sur votre acharnement à détruire un vieux rêve qui vient juste d’éclore

Sur votre armée frigide de fantômes élastiques je crache tous mes vices

Sentez-vous sur vos crânes les frissons hérétiques et puis les cris de joie

Les ondes cahotiques les semences virtuelles de nos amours frénétiques

Le péché virtuose et lacté de nos corps excitant votre intime panique ?

Une auréole arc-en-ciel couronne le front pur de nos anges grivois

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Dans votre procession spectrale j’ai vu des cierges en farandole

Éclairant tristement d’une lueur cynique vacillante et grise

Les visages d’enfants tendres et poupons témoins de vos bêtises

Embryons chloroformés anesthésiés réfrigérés conservés au formol

Enfance piégée d’enfants leurres

Masques de combat posés sur vos peurs

Enfance blessée d’enfants soldats

Guerriers de plomb portés à bout de bras

Enfance violée d’enfants héros

Chair à canon jetée sous les gaz lacrymo

Enfance tuée d’enfants saints

Saints les enfants saints manipulés fantassins

Ah ! voyez vos Dieux solitaires et nus lâcher leur foudre de synthèse

De grâce retenez-les ! Oh ! Qu’avez-vous donc fait de leurs commandements ?

Vous les avez trahi, vous leur avez menti, nous sommes leurs enfants

Comme Abel et Caïn et du temple à l’autel la victime est mauvaise

Un seul et même sang pur et céleste circule en nos corps identiques

Vous êtes nos frères ! Nous sommes vos frères ! Vos enfants sont nos frères !

Tous les humains sont frères tous issus d’un unique et douloureux mystère

Nous menons sous les yeux de vos Dieux pervertis un combat pathétique

Alléluia ! Alléluia ! Feu de joie ! Le divin prisonnier demain est libéré

Et vos chants intégristes – brûlés ! Vos versets maléfiques – brûlés avec Satan !

Et vos peurs et vos haines brûlent et vos croix brûlent en nous voyant

Demain au crépuscule nous sortons l’enfant roi de sa cage éthérée

Ce privilège absurde de l’obscur tabernacle où vous invoquiez la Nature

Cet héritage en toc ce frêle otage en froc gardé de nos foyers

Nous voilà désormais le sceau de la Justice tatoué sur nos cœurs dévoyés

Réveillant l’ambition sans cesse renoncée pour subir l’imposture

La victoire est acquise à nous pauvres pêcheurs quand vous tristes fidèles

Pleurez à genoux votre Temple qui croule et s’effondre aux pavés de Paris

Où le combat s’arrête en collapsus un fracassant silence et l’Angélus où gronde l’hallali

Le cri d’or de l’Amour sur la Peur du Prochain c’est la voix d’Ézéchiel !

mai 2013

Saphir

 

Nous avions rendez-vous derrière un vieux manège

Je n’étais ce soir-là qu’un petit tas de cendres

C’était une nuit noire, une nuit de décembre

Où la lune enfouissait son ombre sous la neige

 

Ton visage semblait découper les ténèbres

D’une lumière pâle, un écrin de velours

Pour tes yeux de saphir dont l’éclatant contour

Encerclait mes envies – ses humbles prisonnières

 

Tu m’emmenais jouir de ces pauvres plaisirs

Ces bonheurs trop étroits dont les gens se suffisent

Nous buvions simplement, dans une salle grise

Au fond de cette salle on entendait des rires

 

Je voyais ton visage se fermer puis s’ouvrir

Ta frêle silhouette contenait des fantasmes

De lubriques désirs de fureur et de spasmes

Que mon corps plus épais n’aurait pu contenir

 

Tu n’étais qu’un enfant tapi dans un corps d’homme

Ni ta peau, ni ta bouche, ni tes cheveux bouclés,

Ni tes doigts qui cherchaient à dompter ma fierté

Ne trompaient mon esprit embué par l’opium

 

Enivrés nous allions, nous courions sous la pluie

Dont les gouttes un peu froides étouffaient nos vapeurs

Mais ton regard oblique soufflait sur mes ardeurs

Ainsi que sur des cendres, Vestale de minuit

 

Et quand sur ton palier à l’ombre de la nuit

Tu as fixé sur moi tes grands yeux de saphir

J’ai senti s’embraser dans un brusque soupir

Ma chair et mes viscères et ma verge endormie

 

Tes lèvres fraîches étaient collées contre mes lèvres

Et nos deux corps aveugles aspirés l’un par l’autre

Passaient ce long couloir qui menait à ton antre

Dont l’air était de Myrrhe, d’Ambre et de Vétiver

 

Ta peau se découvrait sous mes mains trop avides

Je caressais tes lombes au creux de ta cambrure

Lignes vertigineuses, autel de la luxure

Où luisaient quelques perles de sueur limpide

 

Ta longue et douce langue de bronze et d’ébène

S’immiscait doucement entre mes cuisses folles

Lascive elle glissait sur ma virile Idole

Avant de tournoyer au creux de l’abdomen

 

Quand tes reins s’agitaient au rythme de mon sang

Pulsatiles étreintes au pas du cœur qui bat

Mon corps brûlant vibrait au son de nos ébats

Que mon âme absorbait d’un seul et même élan

 

Tes beaux yeux, tes saphirs, comme deux braises noires

Se voilèrent soudain après l’incandescence

L’instant – une seconde – d’orageuse jouissance

Où la foudre en silence fit jaillir ton nectar

 

Tu te faisais volcan, je me faisais martyr

Je buvais pieusement le poison du calice

M’immergeais dans ta lave en sachant le supplice

De devoir dire adieu à tes sombres saphirs

La beauté du diable

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Jeunes gens le temps est devant vous comme un cheval échappé

Qui le saisit à la crinière entre ses genoux qui le dompte

N’entend désormais que le bruit des fers de la bête qu’il monte

Trop à ce combat nouveau pour songer au bout de l’équipée

 

Jeunes gens le temps est devant vous comme un appétit précoce

Et l’on ne sait plus que choisir tant on se promet du festin

Et la nappe est si parfaitement blanche qu’on a peur du vin

Et de l’atroce champ de bataille après le repas de noces

 

Celui qui croit pouvoir mesurer le temps avec les saisons

Est un vieillard déjà qui ne sait regarder qu’en arrière

On se perd à ces changements comme la roue et la poussière

Le feuillage à chaque printemps revient nous cacher l’horizon

 

Que le temps devant vous jeunes gens est immense et qu’il est court

A quoi sert-il vraiment de dire une telle banalité

Ah prenez-le donc comme il vient comme un refrain jamais chanté

Comme un ciel que rien ne gêne une femme qui dit Pour toujours

 

Enfance Un beau soir vous avez poussé la porte du jardin

Du seuil voici que vous suivez le paraphe noir des arondes

Vous sentez dans vos bras tout à coup la dimension du monde

Et votre propre force et que tout est possible soudain

 

Écarquillez vos yeux ne laissez pas perdre cette minute

Je l’entends votre rire au paysage découvert J’entends

Dans votre rire et votre pas l’écho des pas d’antan

Une autre fois la clameur des jeux qui devient le cri des luttes

 

Une autre fois la possession qui commence Une autre fois

Ce plaisir de l’épaule à l’image du pont passant les fleuves

Cette jubilation de l’effort à raison de l’épreuve

La nuit qui se fait plus profonde à la nouveauté de la voix

 

Tu ne te reconnais guère au petit matin dans les miroirs

Avant que la vie ait repris descends dans la fraîcheur des rues

Il n’y a plus qu’un peu de brume où tremble un passé disparu

Un vent léger a mis en fuite le dernier journal du soir

 

C’est l’heure où chaque chose de lumière à toi seul est donnée

C’est l’heure où ce qu’on dit semble aussitôt occuper tout l’espace

Elle a pour toi les yeux sans fard de toutes les femmes qui passent

Regarde bien vers toi venir amoureusement la journée

 

 

Petite clarté saute saute

Dans les yeux des jeunes gens

La marée est toujours haute

Toujours le péril urgent

Toujours le bonheur en cause

Toujours c’est la tombola

On n’y gagne que des roses

On y perd son matelas

Toujours le ciel en eau trouble

Passez muscades passez

Toujours toujours quitte ou double

Et jamais jamais assez

 

 

Ils ne sauront que bien plus tard le prix passager de cette heure

Je me souviens de ce parfum pourtant sans cesse évanoui

Je peux avec les yeux ouverts retrouver mon cœur ébloui

Je me souviens de ma jeunesse au seul spectacle de la leur

 

Je me souviens

 

Aragon, Le roman inachevé