Broken flowers

Frozen Flowers - Jon Shireman

Ta voix s’efface. L’écho de tes soupirs s’éteint lentement au fond de mes tympans. Et la douceur de ta peau s’échappe sur la mienne. Ta sueur enivrante s’est évaporée dans mes draps quand ton étreinte animale s’est brisée contre mes reins. Dehors, Paris s’est blottie dans la nuit depuis longtemps. Ton corps épuisé, lui, s’est blotti contre mon corps éreinté par l’amour, tes deux bras m’entourent et me serrent contre ton torse encore chaud. À cette heure tardive où la nuit n’a plus d’heures, nous nous abandonnons à la torpeur dans un silence que trouble uniquement nos respirations synchrones.

Je ne trouve pas le sommeil. Mes pensées frôlent le rêve aux détours de leur errance mais, toujours rattrapées par une inquiète vigilance, le rêve leur échappe. Je te sens encore en moi, pour combien de temps encore ? Tes yeux noirs qui se plongeaient dans les miens lorsque je parcourais ton corps, résisteront-ils au temps ? Ces larmes qui coulaient sur mon visage ont séché depuis longtemps. Jusqu’alors suspendu, le temps, notre ennemi partagé, désormais, nous dépasse. Il veut se venger de l’affront que nous lui avons fait de l’avoir figé l’instant d’un intense corps-à-corps.

Mon lit, mon intime terre en friche, était tout à l’heure un immense paysage sans horizon, sans frontières, sans limites, un espace infini encore parsemé de vignes, de chanvre et de fleurs de pavot, solitaires et colorées, qui dansaient avec nous et coloraient nos baisers d’un parfum d’éternité. Dans nos ébats s’envolaient avec nous, dans un tourbillon de fumées, mille oiseaux en nuée, qui rassemblaient la force de leurs petites ailes irisées pour nous emmener vers le ciel étoilé. Nos deux corps pâles, enveloppés des longs draps blancs que formaient les nuages autour de nous, s’unissaient en une même lune dont nos contorsions agitaient les contours. Cette chorégraphie anarchique et céleste s’affranchissait librement des contraintes du temps et des mesures, tout comme la forêt, encore étourdie dans la brume du petit matin, n’a besoin d’aucun métronome pour que les craquements de ses chênes, le chant de ses rossignols et le bruissement du lichen s’associent ensemble pour jouer leur petite musique en harmonie.

Mais, avec notre ultime cri, le temps a repris ses droits et souffle le vent qui dissipe nos fumées d’opium et va tout emporter. Les horloges, ses implacables complices, sortent de l’ombre et brandissent l’incessant tic-tac mécanique de leurs aiguilles à mes oreilles, perturbant le silence comme les premières gouttes de pluie troublent la surface d’un lac encore paisible pour transformer le lumineux reflet du ciel qu’elle exposait en une nappe rugueuse et uniformément grise. Ce bruit obstinant sonne l’avertissement que bientôt, les pages immaculées sur lesquelles nous avons écrit nos impalpables caresses seront inexorablement froissées, ternies, jaunies, rangées parmi les pages abîmées d’un vieux cahier de brouillon. L’amour que nous avons fait s’enfuit déjà, et tes bras qui m’enlacent sont impuissants à retenir ce vague souvenir dont l’image rejoint lentement les sombres nuages qui enveloppent la lune d’une lumière menaçante.

Et lorsque demain la lumière du jour jettera sa lumière crue sur ce doux champ de bataille que nous avons foulé ce soir avec l’élan d’une ivresse incontrôlable, nous n’y trouverons plus que quelques

Fleurs brisées.