Blister blister rage

 

Il se détourne donc de ce reflet qui l’agace, allume son ordinateur et, d’un geste mécanique, spontané, met de la musique électronique. Le beat démarre, il se sent mieux, il sent le vide commencer à se combler, comme si le rythme imposé par la musique remplaçait celui de son propre coeur, comme si l’ambiance glacée du morceau qu’il écoute se substituait à son humeur, à ses pensées. Il se laisse pénétrer par la musique et, soudain, s’engage inconsciemment dans la course folle après son âme perdue.

Un déhanchement. Un mouvement du bras. Il ferme les yeux pour mieux se réapproprier son corps dans cette danse ridicule. Il ferme les yeux et sent que la musique, aussi minimale soit-elle, lui apporte une certaine contenance. Dans la musique, il s’épanouit et récupère un souffle, une identité. Lui, que la dignité avait semblé quitter définitivement, revient peu à peu dans le monde. Un rythme binaire, et c’est son existence qui repart, ce torrent chaud qui coule à nouveau dans ses vaisseaux, ce brouillard froid qui se dissipe dans sa poitrine. Ses mouvements se font plus amples, plus naturels, moins saccadés, une nouvelle fluidité s’empare de son corps, il ressent la sensualité, ressuscitée, s’insinuer dans ses membres, son bassin, ses hanches, et au fur et à mesure de la progression du morceau, alors que les rythmiques s’étoffent et que l’arrangement s’affine, il oublie que quelques minutes plus tôt il était parfaitement vide. Quelqu’un d’autre.

La musique continue, elle s’emballe dans une rythmique vertigineuse, une ligne de basse embrasée, elle s’enflamme dans une hallucination infernale, et il perd le contrôle de son propre corps, il l’abandonne à la musique, se laisse porter dans un déluge de sensations viscérales auxquelles il se soumet complètement, incapable d’y résister. Il semble d’ailleurs n’en avoir aucune envie, enivré qu’il est d’avoir enfin réussi à lâcher prise! Dans le son, il danse l’extase, prolonge l’oubli : chorégraphie forcenée de l’abandon.

Alors que la musique s’éteint, et il sort progressivement de son étourdissement en ouvrant les yeux qu’il avait gardés fermés tout au long de sa danse. Ce réveil n’est pas douloureux, au contraire : c’est l’accalmie après la tempête. C’est un moment fulgurant de sérénité, d’apaisement. Dans sa rêverie, il a retrouvé une parcelle d’âme, la musique lui a redonné de la sensualité et une certaine conscience de son corps. Lorsque ses yeux se rouvrent, il perçoit le monde dans un flou qui lentement se dissipe, il revient à la réalité implacable dans un cocon d’abstraction. Lui, qui quelques minutes plus tôt ressentait la pesanteur du réel comme un poids sur les épaules de son amour propre, lui qui, quelques minutes plus tôt, n’arrivait à se défaire d’une mélancolie qui lui semblait inexorable en se regardant dans la glace, n’a eu besoin que de quelques minutes d’échappée musicale pour retrouver la légèreté, cette même légèreté qui lui semblait partie pour toujours.

Mais cette sensation rassurante ne saurait tenir tête à l’impitoyable réalité du monde qui, petit à petit, reprend ses droits et se rappelle à son tourment. Le flou qui noyait sa vision à l’ouverture de ses yeux s’évapore et laisse place à un espace froid, précis, angoissant dans toute sa netteté lumineuse. La musique a offert une trêve passagère à sa mélancolie, et le retour de celle-ci ne se fait pas sans douleur. Douleur qui ne serait rien si elle n’était renforcée d’un coup de poignard en plein coeur lorsque son regard croise à nouveau son reflet honni, et la lumière devient agression. Agression rétinienne de sa propre image dans le miroir, elle n’est plus un simple éclairage mais un éblouissement soudain qui soulève son coeur. La légèreté de ses sentiments se grève d’un poids insoutenable qui lui pèse lourd sur l’estomac, si lourd que celui-ci semble vouloir imploser, et il a à peine le temps de courir dans ses toilettes que ce poids s’évacue en un vomissement de bile acide.

 

Quelle déception! C’est à cela que sert la musique? A faire oublier, l’instant d’un enchantement, de quelques minutes, le conflit insurmontable de l’âme et du corps pour mieux le rappeler, dans une souffrance perverse, à peine terminée? Drogue imparable dont l’effet est aussi soudain et orgasmique que son sevrage est brutal et douloureux.

Le constat de cette trahison lui est toujours difficile à digérer.

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