À l’ombre des jeunes hommes en fleur

Simone Primo

« Pour peu que la nuit tombe et que la voiture aille vite, à la campagne, dans une ville, il n’y a pas un torse féminin, mutilé comme un marbre antique par la vitesse qui nous entraîne et le crépuscule qui le noie, qui ne tire sur notre cœur, à chaque coin de route, du fond de chaque boutique, les flèches de la Beauté, de la Beauté dont on serait parfois tenté de se demander si elle est en ce monde autre chose que la partie de complément qu’ajoute à une passante fragmentaire et fugitive notre imagination surexcitée par le regret. »

Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleur

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Blister blister rage

 

Il se détourne donc de ce reflet qui l’agace, allume son ordinateur et, d’un geste mécanique, spontané, met de la musique électronique. Le beat démarre, il se sent mieux, il sent le vide commencer à se combler, comme si le rythme imposé par la musique remplaçait celui de son propre coeur, comme si l’ambiance glacée du morceau qu’il écoute se substituait à son humeur, à ses pensées. Il se laisse pénétrer par la musique et, soudain, s’engage inconsciemment dans la course folle après son âme perdue.

Un déhanchement. Un mouvement du bras. Il ferme les yeux pour mieux se réapproprier son corps dans cette danse ridicule. Il ferme les yeux et sent que la musique, aussi minimale soit-elle, lui apporte une certaine contenance. Dans la musique, il s’épanouit et récupère un souffle, une identité. Lui, que la dignité avait semblé quitter définitivement, revient peu à peu dans le monde. Un rythme binaire, et c’est son existence qui repart, ce torrent chaud qui coule à nouveau dans ses vaisseaux, ce brouillard froid qui se dissipe dans sa poitrine. Ses mouvements se font plus amples, plus naturels, moins saccadés, une nouvelle fluidité s’empare de son corps, il ressent la sensualité, ressuscitée, s’insinuer dans ses membres, son bassin, ses hanches, et au fur et à mesure de la progression du morceau, alors que les rythmiques s’étoffent et que l’arrangement s’affine, il oublie que quelques minutes plus tôt il était parfaitement vide. Quelqu’un d’autre.

La musique continue, elle s’emballe dans une rythmique vertigineuse, une ligne de basse embrasée, elle s’enflamme dans une hallucination infernale, et il perd le contrôle de son propre corps, il l’abandonne à la musique, se laisse porter dans un déluge de sensations viscérales auxquelles il se soumet complètement, incapable d’y résister. Il semble d’ailleurs n’en avoir aucune envie, enivré qu’il est d’avoir enfin réussi à lâcher prise! Dans le son, il danse l’extase, prolonge l’oubli : chorégraphie forcenée de l’abandon.

Alors que la musique s’éteint, et il sort progressivement de son étourdissement en ouvrant les yeux qu’il avait gardés fermés tout au long de sa danse. Ce réveil n’est pas douloureux, au contraire : c’est l’accalmie après la tempête. C’est un moment fulgurant de sérénité, d’apaisement. Dans sa rêverie, il a retrouvé une parcelle d’âme, la musique lui a redonné de la sensualité et une certaine conscience de son corps. Lorsque ses yeux se rouvrent, il perçoit le monde dans un flou qui lentement se dissipe, il revient à la réalité implacable dans un cocon d’abstraction. Lui, qui quelques minutes plus tôt ressentait la pesanteur du réel comme un poids sur les épaules de son amour propre, lui qui, quelques minutes plus tôt, n’arrivait à se défaire d’une mélancolie qui lui semblait inexorable en se regardant dans la glace, n’a eu besoin que de quelques minutes d’échappée musicale pour retrouver la légèreté, cette même légèreté qui lui semblait partie pour toujours.

Mais cette sensation rassurante ne saurait tenir tête à l’impitoyable réalité du monde qui, petit à petit, reprend ses droits et se rappelle à son tourment. Le flou qui noyait sa vision à l’ouverture de ses yeux s’évapore et laisse place à un espace froid, précis, angoissant dans toute sa netteté lumineuse. La musique a offert une trêve passagère à sa mélancolie, et le retour de celle-ci ne se fait pas sans douleur. Douleur qui ne serait rien si elle n’était renforcée d’un coup de poignard en plein coeur lorsque son regard croise à nouveau son reflet honni, et la lumière devient agression. Agression rétinienne de sa propre image dans le miroir, elle n’est plus un simple éclairage mais un éblouissement soudain qui soulève son coeur. La légèreté de ses sentiments se grève d’un poids insoutenable qui lui pèse lourd sur l’estomac, si lourd que celui-ci semble vouloir imploser, et il a à peine le temps de courir dans ses toilettes que ce poids s’évacue en un vomissement de bile acide.

 

Quelle déception! C’est à cela que sert la musique? A faire oublier, l’instant d’un enchantement, de quelques minutes, le conflit insurmontable de l’âme et du corps pour mieux le rappeler, dans une souffrance perverse, à peine terminée? Drogue imparable dont l’effet est aussi soudain et orgasmique que son sevrage est brutal et douloureux.

Le constat de cette trahison lui est toujours difficile à digérer.

In love we trust

C’était beau, cette manifestation. On pouvait sentir l’ivresse de la foule. On voyait des drapeaux colorés, des pancartes drôles, des robes de mariée. On entendait de la musique dans la rue, des slogans provocateurs, des cris et des rires. Ça sentait bon la solidarité, la cohésion, voire même (osons le mot qui flirte avec l’inceste pour certains élus UMP) la fraternité – un baume aux cœurs des homos, coeurs un peu trop abîmés, ces derniers temps, par un flot continu d’insultes d’autant plus blessantes qu’elles restent désespérément banalisées et impunies. Il était temps, grand temps, d’y mettre un coup d’arrêt, un coup sec, définitif, sans appel.

Amour

C’était beau mais en grattant, en observant, on pouvait sentir une certaine amertume, une aigreur bien enfouie sous les manteaux d’hiver. Comme une rancœur d’avoir à battre les pavés de la capitale du pays des Droits de l’Homme pour rappeler que ce droit aussi universel qu’est l’égalité nous est autant dû qu’à notre frère hétérosexuel. D’en être à rendre des comptes à la société sur notre identité, notre mode de vie, notre sexualité, notre capacité à aimer. De devoir compter les rangs en espérant mobiliser plus de personnes que le camp adverse n’a recruté de bien-pensants prêchant l’homophobie en toute liberté.

Haine

Et si cette manifestation a moins rassemblé que Frigide Barjot, si nous étions moins nombreux à réclamer l’égalité et le respect qu’ils n’étaient à nous expliquer que nous n’étions pas des Hommes comme les autres, c’est que la peur a toujours mobilisé plus massivement que l’espoir. Or, aujourd’hui, au-delà du mariage, au-delà de l’adoption, au-delà de la PMA, c’était bien l’espoir d’un monde plus juste qui a guidé nos pas de la Bastille au Luxembourg, et non la peur de l’inconnu. Aujourd’hui, nous avons enfin opposé le grand mur fleuri de notre fierté et de notre confiance en l’avenir à l’épidémie toxique de mépris et de défiance. C’était la marche du progrès contre la menace conservatrice. La célébration de l’amour contre la pullulation de la haine.

Anatomie

Elliott Erwitt

Le corps humain est étrange, imparfait et imprévisible. Le corps humain a bien des secrets et ne les divulgue à personne, sauf à ceux qui ont appris à attendre. Le corps humain a des oreilles. Le corps humain a des mains. Le corps humain est créé à l’intérieur d’un autre corps humain, et l’être humain qui émerge de cet autre corps humain est nécessairement petit, faible et sans défense. Le corps humain est créé à l’image de Dieu. Le corps humain a des pieds. Le corps humain a des yeux. Le corps humain est innombrable dans ses formes, ses manifestations, ses degrés de taille, de morphologie et de couleur, et regarder un corps, c’est appréhender ce corps seulement et nul autre. On peut appréhender le corps humain, mais on ne peut pas le comprendre. Le corps humain a des épaules. Le corps humain a des genoux. Le corps humain est un objet et un sujet, l’extérieur d’un intérieur qui ne peut être vu. Le corps humain croît depuis les petites dimensions de la première enfance jusqu’aux grandes dimensions de l’âge adulte, puis il commence à mourir. Le corps humain a des hanches. Le corps humain a des coudes. Le corps humain vit dans l’esprit de celui qui possède un corps humain, et vivre à l’intérieur du corps humain que possède l’esprit qui perçoit un autre corps humain, c’est vivre dans un monde fait d’autres êtres. Le corps humain a une pilosité. Le corps humain a une bouche. Le corps humains a des organes génitaux. Le corps humain est créé à partir de la poussière, et quand le corps humain n’est plus, il retourne à la poussière dont il venait.

(…)

Le corps humain ne peut pas exister sans d’autres corps humains.

Le corps humain a besoin d’être touché (…).

Le corps humain a une peau.

Paul Auster, Sunset Park