Addio, ragazzo

Je le regarde sortir de table en riant. Il ne se retourne pas lorsqu’il franchit la porte du salon, pas plus qu’il ne se retournera en sortant de l’appartement. Il part, plein d’allégresse. Je reste seul, à table. Devant moi trônent encore nos deux verres. Le sien est vide : il l’a vidé d’une traite avant de me quitter. Le mien est encore rempli d’amertume.

Je regarde ces deux verres, alternativement, comme on regarde dans le vide : sans émotion. Je voudrais épargner mon corps de la douloureuse présence de mon âme, et j’esquive pour cela tous les sentiments qui affluent par dizaines. Je perçois le souffle aigu de leurs salves qui passent à mes côtés, mais ne m’atteignent pas ; la lévitation ouatée dans laquelle je suis entré engourdit mes sens et les protège des agressions extérieures.

Soudain, la porte claque, et le bruit fort et sec qui s’en échappe me fait l’effet d’une gifle. Mon corps sursaute. Mes sens se réveillent de leur torpeur. Les remparts s’effondrent. Mon âme prend de plein fouet, en s’ouvrant à nouveau aux rafales de perceptions du monde extérieur, une tempête de sentiments d’une puissance incontrôlable qui l’entraîne malgré elle dans un tourbillon de sensations mélangées, comme un plongeur en apnée regagne enfin la surface de l’eau pour une indispensable bouffée d’oxygène, mais est aussitôt emporté par une imprévisible vague et se noie dans les courants.

Je le revois partir en riant sans prendre la peine de me regarder. Cet adieu est odieux, humiliant, et l’intolérable anonymat dans lequel il a été plongé par son refus de croiser mon regard est une blessure profonde. Car, s’il n’y a rien de plus intime et de plus exaltant que d’enfouir son regard dans celui d’un autre, s’il n’y a pas de preuve plus concrète d’une immatérielle confiance que de laisser un autre pénétrer dans ses propres yeux pour y tenter de sonder son âme, quelle immense frustration que de ne pouvoir, au moment où l’on doit se quitter, échanger l’indicible dans un dernier regard bien qu’il doive, tôt ou tard, s’arracher de ma vue et larguer les amarres ! Qu’a-t-il voulu camoufler dans cet étrange élan de pudeur ? A-t-il eu peur que je devine, au coin de son œil plissé par son rire, dans l’infime modification du sillon d’une ride que cette banale expression infligeait à son visage, ou dans l’absence inhabituelle d’un éclat auquel je m’étais habitué au fur et à mesure des rires dont il m’avait fait le témoin privilégié, une anormale noirceur ou un soupçon d’ambivalence, dont le caractère prémonitoire aurait ainsi, sans doute, brouillé la certitude que j’avais alors de le revoir ?

Dans son départ, il a lancé un rire dont les échos résonnent encore dans ma mémoire. Je ne peux qu’imaginer alors son sourire dont il m’a caché les contours, et je vois déjà, au son de sa voix, la contraction de ses zygomatiques relever ses lèvres et découvrir alors ses dents dont il me semble ressentir la morsure à chaque fois que j’entends son rire en moi. L’expression qui anime son visage, d’ordinaire si claire, si avenante, si naïve, se teinte d’une ombre perverse et machiavélique ; la bonté qui détourait ses traits se pare d’un halo d’indécence et de vice ; cette odeur fraîche et boisée qui exhalait de son cou se couvre d’une odeur de soufre ; tout en lui devient hanté par le spectre de la trahison.

Son départ est une trahison. Je ne suis pas fait pour les départs, toujours ils m’obsèdent et m’angoissent, toujours un sentiment d’incertitude ou d’abandon s’immisce en moi à l’heure des départs. Mais, toujours, je suis rattrapé par l’inexplicable certitude des retrouvailles, cette impression floue qui me rassure et m’apaise, comme un enfant qui, seul dans son lit, après l’ultime baiser de sa mère, trouve enfin le sommeil dans la conviction inébranlable qu’à son réveil, il la retrouvera. C’est cette même conviction qui est le ciment des relations humaines, sans elle leur construction resterait éternellement à l’état de projet, ou, plus cyniquement, d’appel d’offres, et aucune d’elles ne sortirait du tiroir de l’éventualité, de l’imaginaire, de la virtualité. Sans l’espérance du retour, aucun voyage au monde ne se justifierait. Les relations humaines ne sont pas des rêves, les voyages ne sont pas des fuites. Et l’absence d’indices, de gages de retrouvailles, dont s’est entouré son départ, c’est la rupture d’un contrat tacite, c’est la trahison d’un pacte qui fondait notre amitié, elle transforme ce départ en fuite, ou pire : en abandon.

Tout ce qu’il me reste alors, c’est sa silhouette sombre qui franchit le pas de ma porte, les mouvements de son corps au rythme de ses pas, c’est son ombre qui s’éloigne trop vite et qui, dans les circonvolutions de mon souvenir, s’enveloppe d’un voile de mystère ; tout son être physique semble s’évaporer en volutes impalpables et, irréversiblement, se transformer en lugubre fantôme, immatériel, dont les malédictions plâneront pour longtemps sur ma solitude. Doucement, il disparaît de ma mémoire pour n’y laisser qu’une cicatrice borgne, un goût amer d’amour trompé qui me donne la nausée. Je suis seul et j’ai la nausée, la porte s’est refermée depuis longtemps mais…

J’entends encore les échos de son rire résonner dans ma mémoire.

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