Un coup d’épée dans l’âme

Tu grandis, petit, mais la haine grandit plus vite. Tes grands yeux noirs, si doux, si flous, qui découvrent le monde, liront bientôt dans le regard de tes frères la peur, le dégoût, la haine. Ton corps trop grêle, ton cœur trop frêle, saigneront bientôt de mille coups de poignards, des coups d’épée dans l’âme…

Le monde que tu parcours, cette grande cour de récréation, mine inépuisable de jeux pour ton imagination sans limites, deviendra bientôt une cour de justice où tu seras l’accusé, et tes frères seront tes juges. On te jugera pour infâmie, perversion, déviance, car les jeux d’amour auxquels tu livreras ta beauté deviendront infâmes, pervers, déviants. Tu seras coupable d’aimer.

Ton amour sera un crime inexcusable, et tu payeras le prix fort : l’injustice.

Tu découvriras assez tôt que le Dieu auquel tes parents t’initient n’est pas celui que tu crois. Il ne te fera aucun mal, ne t’inquiète pas, il voudra simplement te mettre de côté car tu menaceras ses plans pour notre belle civilisation humaine. Comprends, on ne pourra pas t’offrir d’enfants, ni de famille, tu ne pourras pas contribuer à la prospérité de ce monde qui te rejette déjà.

Ne t’inquiète pas, petit, tu auras le droit d’aimer qui tu veux ! Mais tu n’auras pas le droit d’élever un enfant, de le faire grandir auprès de toi ; tu n’auras pas la chance ni l’honneur de guider ses pas dans ce monde que tu n’aimais pas beaucoup, mais que sa présence t’aurait rendu un peu plus supportable. Tes frères se réserveront simplement le privilège d’occulter dans la parenté les horreurs de notre ère. Toi, tu ne bénéficieras pas de ces belles oeillières : tu prendras de plein fouet les images de guerre, de sang, de catastrophes ; tu vivras dans l’angoisse de la mort et de la solitude ; tu n’auras d’enfant à embrasser en rentrant chez toi, tu ne sentiras pas sa chaleur rassurante, tu ne seras pas épaulé par ses regards remplis d’espoir et d’affection. Tu seras seul dans la tempête de merde qui souffle sur le monde. Mais ta douloureuse lucidité, tes frères trouveront bien un moyen de te l’envier.

Ne t’en fais pas, petit, tu t’amuseras bien : tu seras libre, sans attaches, tu pourras courir le monde et fuir la souffrance sans vraiment aller quelque part. Tu n’auras pas de bouche à nourrir, juste ton âme à abreuver d’art, de voyages, de spiritualité. Pas de point de départ, pas de direction, pas de destination : tu erreras sans frontières, mais sans but, et tes frères t’envieront certainement ta liberté, un jour ou l’autre.

Petit, pense à tous ces enfants qui, comme toi, seront bientôt jetés dans le même ghetto que toi, ils seront tes amis. Tu pourras coucher avec qui tu veux, toi, pas comme ces bien-pensants, bien-faisants, bien-baisants, qui seront contraints à la fidélité aveugle et abusive. Toi, tu pourras boire tous les alcools, goûter toutes les drogues, prendre tous les risques – quand tes frères seront, eux, trop étouffés par les responsabilités du mariage et de la famille pour goûter à ces plaisirs insensés. Petit, tu auras le privilège du vice ! C’est sûr, ils t’envieront, un jour ou l’autre, ils auront le culot de te dire que tu as de la chance de vivre ta vie alors qu’ils te puniront tous les jours en te jetant leur bonheur – qu’ils trouveront malgré tout bien factice quand ils auront quarante ans, ou cinquante – en pleine face.

Je t’en prie, petit, ne les crois jamais, quand ils t’assèneront ces coups d’épée dans l’âme, quand tu saigneras de solitude et d’amertume, et qu’ils piétineront tes souffrances et cracheront sur tes plaies, en t’expliquant que tu as choisi cette vie qui a tant d’avantages. Petit, ne leur laisse jamais te dire que c’est un choix. Ne leur pardonne jamais leur haine, ne les excuse pas d’avoir peur : rejette leur ignorance. Tu grandiras alors plus vite que leur haine.

Petit, chaque homme est seul, mais tu seras un peu plus seul que les autres : tu seras homosexuel.

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